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A quoi sert la littérature

le Mer 28 Déc 2011 - 21:38


À quoi sert la littérature − ou à quoi devrait-elle servir ? À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité.
La littérature qui ne blasphème pas est une littérature anxiolytique. Elle calme, elle apaise, elle noie les chagrins et surtout, surtout, elle raconte des histoires qui se finissent bien. Le marché du livre l’exige. Prenons les histoires d’amour : c’est Harlequin à tous les étages. Le roman féminin auto-fictionnel a gagné sur tous les fronts. Le roman homosexuel aussi. Parce que cela fait longtemps que l’homosexualité n’est plus du côté du blasphème. Par les temps qui courent, le héros homo est une plus-value. On ne peut pas vouloir se marier à la mairie, adopter des enfants et se la jouer subversif, tels ces pédés blasphémateurs, magnifiques et incontrôlables, que furent Genet ou Pasolini et qui ne cessèrent de gifler leur époque.
Chez nos grands surréalistes, amour était synonyme de révolution. « Je vous souhaite de d’être follement aimée », écrit Breton en conclusion de L’Amour fou. Follement aimée, on se doute que ce n’est pour acheter un pavillon, consommer et voter pour des partis raisonnables, non, follement aimée pour faire le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société. Bref, pour blasphémer, à l’image de « ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil “ordre” fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. »

Or, avec les délateurs et autres traqueurs de déviances qui pullulent, déplaçant toujours plus loin les frontières de ce qui ne se dit pas, la littérature est en liberté surveillée.

[...]
Imaginons un écrivain qui apporte un manuscrit chez un éditeur : le personnage principal, professeur de littérature, homme d’âge déjà mûr, tombe amoureux d’une fille de 12 ans. Le professeur se sert de la mère pour conquérir la gamine. La gamine, dans son genre, est incroyablement perverse mais, depuis Freud − un autre sacré blasphémateur −, on sait que cela n’a rien de très étonnant. Ils fuient sur la route, de motel en motel. L’adolescente, au bout du compte, se révèle incroyablement décevante, une femme comme les autres finalement, dans la demande constante, la névrose froide, la jalousie morbide. Le professeur et elle se séparent. Elle finira sa vie dans un mobil-home minable tandis que lui se demandera pourquoi les nymphettes ne le restent pas.
Imaginez la tête de l’éditeur, là, comme ça, pour rire. Il vous jette à la rue. Vous venez de toucher à ce qu’il y a de plus sacré, de plus tabou dans notre époque : l’adolescence. La pédophilie n’est pas loin. L’affaire Dutroux non plus. Vous aurez reconnu, sans doute, la trame de Lolita, de Vladimir Nabokov. Le roman fit certes scandale à sa parution, mais il fut publié. Aujourd’hui, il ne le serait plus.

Même en tablant sur de bonnes ventes, les comptes seraient vite faits pour l’éditeur. Les procès tomberaient comme à Gravelotte, associations familiales de droite, de gauche, du centre, demande de retrait des librairies par le ministère de la famille, ou de la jeunesse et des sports. Pas les enfants ! Surtout pas les enfants ! Blasphème garanti ! Et à celui qui oserait vaguement rappeler qu’il s’agit seulement d’un livre et dire que ce ne sont pas les livres qui tuent les enfants mais le travail forcé dans les usines du tiers-monde ou la prostitution sur les trottoirs de destinations lointaines, pas loin des plages, on répondrait ce qu’on nous répondrait toujours dans ces cas-là: « Ce n’est pas la même chose, c’est plus compliqué. »

C’est toujours plus compliqué. En revanche, il est toujours plus facile de s’attaquer à des livres plutôt qu’au réel. Salman Rushdie en sait quelque chose, et je suis très fier de posséder encore l’édition pirate des Versets sataniques parue dans un numéro de L’Idiot International.
Cette méthode ne remonte pas à hier. On sait qu’une malice de l’Histoire confia, à un an d’intervalle, au même procureur, Ernest Pinard1, le soin de porter l’accusation contre Madame Bovary et Les Fleurs du mal, tous deux jugés pour immoralité − entre autres parce qu’ils étaient attentatoires à la religion. Pensons à cette scène où Emma Bovary est d’autant plus excitée qu’elle fait l’amour sous un crucifix ou qu’elle confond, alors qu’on lui apporte l’extrême-onction, son agonie avec un orgasme. Quant à Baudelaire, on lui reprochait des poèmes où l’acte sexuel, y compris homosexuel, est représenté de manière explicite sans compter ses odes à Satan et la consommation exagérée de vins et de produits psychotropes. En réalité, les deux écrivains étaient bel et bien blasphémateurs puisqu’ils piétinaient allègrement les valeurs sacrées de la bourgeoisie montante, à commencer par celles de la famille.

On voit bien ici que le blasphème, au sens religieux du terme, est encore une fois un prétexte. Ce qui est reproché par la Justice à ces deux textes majeurs de notre littérature, c’est qu’ils touchent aux valeurs les plus sacrées de la société bourgeoise du temps de Napoléon III, à ses préjugés, à ses tabous : le mariage, l’adultère, la sexualité, les désordres divers des vies célibataires2.

Si nous voulons de la littérature, nous devons admettre qu’elle puisse choquer nos propres convictions, nos certitudes les plus ancrées. Il faut accepter qu’un écrivain de génie se glisse à la première personne dans la peau d’un narrateur pédophile et antisémite − si le génie n’est pas au rendez-vous, on tombe juste dans l’obscénité.

Dans son journal, Renaud Camus évoque la possibilité d’un tel texte. Il s’appellerait L’Ombre gagne et ferait entendre ce qui est indicible.
Il n’y a pas de plus beau projet, finalement. Ni de plus insoutenable. Ni, finalement, de plus littéraire.

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