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Impensable pluralité des mondes!

le Dim 29 Déc 2013 - 16:22
NF - Impensable pluralité des mondes!
Quand sciences et philosophie se mêlent pour fouiller ce qu'il y a au delà de nous, de ce monde et du tout.

Moonset / Thomas Bresson via FlickrCC License by
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Big Bang et au-delà - Balade en cosmologie Aurélien Barrau

À la fin tu es las de ce monde ancien (Apollinaire, «Zone», Alcools, 1913.)… Un jour tu t’interroges sur cet «ordre du jour», un jour –il n’y a pas d’âge ni d’école pour cela– tu te demandes par quel décret ce jour serait à jamais le seul, et si sous d’autres cieux brillent d’autres lumières; ou selon quelles routines arbitraires chacun a construit sa raison, cette branlante maison dont la plupart semblent si fiers, où ils habitent sans discuter leur geôle ni glisser un œil par-dessus le mur, sans soupçonner dans l’impensable désordre qu’ils devinent au-delà des étoiles fixes de la voûte l’inépuisable réserve d’autres lueurs, d’autres mondes en partance.

Un jour tu appareilles en direction de mondes véritablement étrangers, tu prends ton élan au-dessus du gouffre.

Rien n’est plus urgent, pour celui qui se flatte de penser, que de quitter son propre cercle de connivences et de bon sens à la rencontre (au choc) de ce réel qu’on reconnaît, dit le psychanalyste, à ce qu’il apparaît impossible, incongru, abyssal. Intraitable. «Une folie doit veiller sur la pensée» (nous enjoint Derrida), un vertige peut l’aiguillonner hors des sentiers battus. Certaines observations persuadent le scientifique que cet univers n’est décidément pas pour lui, que notre place ne s’y trouve pas d’avance assignée. Et comme ceux qu’attire le désert, ou ces alpinistes qui affrontent les chaos de roches et de glace où chaque vie devient un défi, on voit certains chercheurs quitter le confort de la bande moyenne et braver les limites en s’élançant vers ce qui les repousse.

C’est un des critères de la prise de conscience ou de la sensibilité écologique: qu’il y a autour de nous des espaces de vie sauvage qui ne sont pas tournés vers nous mais que nous devons néanmoins chérir, que nous devons protéger (question d’équilibre vital) parce qu’ils nous excluent.

Je me faisais ces réflexions en lisant conjointement, face au spectacle des Écrins, les livres de François Jullien sur la Chine et ceux d’un auteur encore débutant, Aurélien Barrau, riche d’une double orientation en philosophie (il est titulaire d’un master en épistémologie à l’Université de Lyon-III), et en cosmologie qu’il enseigne et où il effectue couramment ses recherches, au laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de l’Université Joseph-Fourier de Grenoble. Une question commune à ces deux chercheurs est de savoir comment affronter le radicalement autre, comment sortir de sa raison apprise (quitter la vieille maison) pour penser autrement.

Car choisir la cosmologie revient à se mesurer au plus grand autre qui soit. Comment faire parler «le silence éternel de ces espaces infinis…» qui effrayaient Pascal? Le premier défi est de déjouer l’autoréférence spontanée du vivant qui projette au-dehors les figures de sa propre niche, comment une bonne fois s’échapper, s’extraire de ces catégories que notre esprit, quoi qu’il perçoive et pense, instille dans les phénomènes? Comment (Apollinaire encore) «perdre mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille…»? Aurélien Barrau nous rappelle combien ses collègues ont multiplié les «blessures narcissiques», pour citer une célèbre remarque de Freud sur les successifs décentrements de l’homme qu’il complète en passant: nous ne percevons du spectre des ondes lumineuses qu’une infime partie, en demeurant aveugles et sourds à une folle diversité de rayonnements (rayons Gamma, rayons X, radiations ultra-violettes ou infra-rouges, micro-ondes, ondes radio-électriques…) que nous ne mesurons qu’indirectement; cet univers si peu nôtre, intrinsèquement pluriel, change de visage selon les ondes que nous en captons; tout s’y trouvant corrélé, nous ne saisissons d’ailleurs que des interactions, sans jamais pouvoir rêver d’aucun objet «en soi», d’aucun sol substantiel ni de réalité dernière, ou foncière…

L’hypothèse du Big Bang, prévue par les équations d’Einstein et que toutes les observations confirment, force à penser l’impensable: que l’espace et le temps n’ont pas toujours été, et qu’ils s’avèrent inséparables, relatifs l’un à l’autre, voire permutables sous certaines conditions; ce ne sont pas les galaxies qui s’éloignent mais le temps et l’espace eux-mêmes – le «contenant» ou le cadre, a priori donc immuable, de notre sensibilité selon Kant – qui grandissent et se dilatent. Ce que nous prenions pour un substrat inamovible est ainsi devenu dynamique, il n’y a plus nulle part de structure fixe sous-jacente.

On fait à cet égard une mauvaise querelle au relativisme, trop vite associé au nihilisme, alors qu’il s’agit pour le physicien, mais aussi pour le sociologue ou l’épistémologue des sciences humaines, d’ajouter à la construction du savoir sur les choses l’examen des conditions de cette construction. Ce tour d’écrou de la recherche ne conduit pas à conclure que tous les raisonnements se vaudraient: le discours qu’on appelle scientifique ne s’accroche jamais qu’à des formulations provisoires, essentiellement faillibles et réfutables (le propre d’un énoncé scientifique, rappelle Aurélien Barrau, c’est qu’on est sûr qu’il est faux – comme l’établira le prochain pas en avant de la discipline). Contrairement aux énoncés religieux, moraux, artistiques ou de l’ordre du mythe, ceux de la science sont assez comparables à un trophée de tennis ou de course à pied, remis en jeu à chaque compétition; or la compétition demeure ouverte, et permanente, et c’est cette ouverture qui caractérise la recherche.

Ou qui devrait la caractériser. Notre jeune chercheur ne craint pas en effet, au fil de ce bref incisif ouvrage, de dire ses joies et ses colères, son émerveillement et sa frustration devant ce que Bruno Latour, lui-même sociologue des sciences, appelait «la science en action», une action experte à se paralyser ou à s’inhiber elle-même par les conditions de formation, de carrière ou d’évaluation faites aux chercheurs français. Ce livre de vulgarisation scientifique est aussi un livre d’humeur, qui nous introduit au quotidien de la recherche et à la subjectivité de son auteur. Son parcours est exceptionnel, il n’est pas courant de marier ainsi Derrida, Deleuze ou Jean-Luc Nancy au Big-bang – Nancy avec lequel Barrau justement a signé, chez Galilée, un livre à deux mains, Dans quels mondes vivons-nous? (2011).

L’enjeu de leur réflexion croisée est de mieux saisir ou cerner, en particulier, l’étrangeté foncière (le dépaysement du «fond» ou l’effondrement du foncier) de certaines ouvertures proposées par la physique quantique ou la cosmologie, où une altérité radicale reprend ses droits, «l’altérité absolue qui s’impose, parfois avec violence, lors de la découverte». Une découverte où l’outil mathématique joue largement sa part: Barrau souligne quel champ de créativité illimité ouvrent les maths, discipline passionnante malheureusement et trop souvent dévoyée en outil de sélection dans la formation des élèves, alors que les équations pilotent le regard de l’astro-physicien: «Certains mystères se dévoilent davantage avec un peu de mathématiques qu’avec tous les télescopes du monde» (Big Bang…, p. 68).

Ce relativisme généralisé oblige en particulier à réinterpréter les lois les plus solides du monde placé à notre échelle, ou à notre portée, comme de simples paramètres expérimentaux: ces lois aussi relèveraient d’une histoire et, si l’on ose dire, d’une géographie. Au terme de ce parcours, Barrau débouche ainsi sur la notion de plurivers (ou de multivers), pour corriger la simplificatrice et optimiste unité postulée par le terme précédent d’uni-vers. Que le monde de l’homme de la Renaissance était simple, en regard de ces ouvertures ! Nancy et lui s’exercent à frôler, à imaginer pour les rendre pensables le multiple ou le désordre, tentative assez neuve en philosophie, inaugurée notamment par Nietzsche, côtoyée ensuite par Deleuze et Guattari auxquels le jeune cosmologue fait souvent référence. Mais sa ressource philosophique principale vient de Derrida, dont il articule la déconstruction avec le constructivisme radical de Nelson Goodman: Dans quels mondes vivons-nous? (titre où il importe de faire sonner le pluriel) nous invite à accueillir la coexistence foisonnante des modèles, en deçà de toute vérité inatteignable.

Nihilisme, scepticisme? Effort immense, bien plutôt, en direction des autres mondes ou des mondes parfois ahurissants des autres. La sortie radicale récapitulée par Aurélien Barrau peut donc aussi valoir comme une pédagogie de la curiosité, ou de l’imagination, ou de la sympathie envers ces autres mondes disponibles à notre porte, non moins foisonnants que les étoiles. Ceux-ci nous attendent notamment du côté (bariolé) des mondes animaux auxquels Big Bang… consacre un surprenant, et bienvenu, dernier chapitre au titre du plurivers: l’incroyable et déconcertante diversité des solutions imaginées par la vie s’observe au ras du sol, le plurivers commence dans le pré (Barrau est aussi le neveu du biologiste Claude Nurisadny, poète, cinéaste et auteur avec sa femme du film Microcosmos qui avait pour vedettes la tique, la coccinelle ou la fourmi…).

Lisant Aurélien Barrau, nous n’aurons ainsi voyagé jusqu’aux bornes extrêmes (à ce jour) des plurivers que pour apprendre à mieux scruter en nous quelques gouffres, et à considérer avec moins d’indifférence ou de supériorité meurtrière les colocataires de notre maison.

Daniel Bougnoux

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Le fou, l'amoureux et le poète sont farcis d'imagination.
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